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Philippe de Moerloose : “La gestion de l’eau est un défi pour l’agriculture africaine”

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L’Afrique n’est pas pauvre en eau. Elle manque juste d’infrastructures dans le domaine hydraulique. Après avoir fait d’énormes progrès dans le domaine de l’accès à l’eau, l’assainissement et l’irrigation sont les nouveaux défis à relever pour les pays africains. Nous avons laissé carte blanche à Philippe de Moerloose, CEO du consortium SDA/SDAI spécialiste reconnu dans la distribution d’équipements et de tracteurs agricoles, pour nous livrer une tribune sur la gestion de l’eau en Afrique. 

On associe souvent l’Afrique au manque d’eau, aux sols craquelés par la sécheresse, aux enfants déshydratés et aux femmes parcourant courageusement plusieurs kilomètres chaque jour pour tenter de remplir leur seau auprès d’un puits asséché. L’Afrique est en fait très riche en eau. Selon le journal espagnol El Pais, les sous-sols africains regorgeraient de 660 000 kilomètres cubes d’eau, soit cent fois la quantité d’eau présente en surface. Malgré cela, 40% de la population africaine (soit 330 millions de personnes) n’a pas accès à l’eau potable. Si l’Afrique souffre d’un mauvais accès à cette ressource vitale pour la consommation humaine, mais aussi pour l’industrie et surtout l’agriculture, c’est qu’elle manque d’infrastructures, mais aussi d’une réelle entente politique entre les Etats africains. Face à l’explosion de la demande, des initiatives se mettent en place et des infrastructures de plus en plus performantes voient le jour.

L’eau sera l’enjeu politique des prochaines décennies

Bien plus essentielle à la survie humaine que le pétrole, l’eau devrait devenir un enjeu géopolitique majeur en Afrique comme ailleurs. Avec une population mondiale en constante augmentation, les ressources de notre planète sont mises à rude épreuve. Avec près de dix milliards d’êtres humains d’ici 2050 selon les projections de l’ONU, la répartition de l’or bleu devient peu à peu source de rivalités. Le conflit impliquant Israël et ses voisins au Moyen-Orient et l’acharnement des autorités chinoises au Tibet en sont les parfaits exemples. Sous couvert de différends religieux, ces régions sont victimes de leur positionnement stratégique dans le contrôle de l’eau. Dans le premier cas, la surconsommation d’un Etat né il y a peu a déstabilisé la répartition des ressources en eau et asséché certaines régions en aval. Dans le second cas, le développement brutal de la Chine s’est accompagné d’une demande en eau exponentielle. Le Tibet, d’où sept grands fleuves asiatiques prennent leur source, fournissant de l’eau à 1,3 milliards de personnes, est situé à la frontière avec l’Inde, un autre géant dont la population et les besoins explosent.

En Afrique aussi la répartition des ressources en eau peut engendrer des tensions. C’est notamment le cas entre l’Egypte et l’Ethiopie sur l’utilisation de l’eau du Nil. D’autres zones pourraient être dans l’avenir le théâtre de conflits et de migrations liés à l’utilisation de l’eau. Le tarissement du lac Tchad a par exemple contraint des populations à l’exil, à la recherche de nouvelles terres cultivables.

La demande agricole devrait exploser

L’agriculture est un défi majeur pour une Afrique en plein boom. C’était d’ailleurs le thème du dernier sommet de l’Union africaine qui a réuni en juin 2014 les représentants de 54 Etats africains.

L’Afrique devrait atteindre 2 milliards d’habitants d’ici à 2050 contre 1,1 milliard actuellement. Selon la Banque mondiale, le marché agroalimentaire africain devrait tripler d’ici à 2030 pour représenter mille milliards de dollars.

Une augmentation est donc à prévoir de la demande en eau pour les usages privés, surtout avec l’émergence de classes moyennes plus importantes qui surconsomment parfois l’eau en dehors de leurs besoins primaires (lavage de voiture, arrosage des jardins, piscines…). Mais les besoins en eau devraient également exploser dans le secteur agricole.

Partager l’eau, une condition pour l’autosuffisance

L’Afrique a de la ressource en termes d’agriculture et a les moyens de tendre vers l’autosuffisance. Le continent compte selon la Banque mondiale près de la moitié des terres arables non exploitées de la planète. Mais il lui faudra pour cela se moderniser, éviter la paupérisation de ses agriculteurs, développer un réseau électrique de qualité dans les zones rurales, relever les défis de protection de l’environnement, et favoriser les échanges régionaux. Et dans ce domaine, la question de l’eau est fondamentale.

Des initiatives existent de manière locale. C’est le cas par exemple du projet de transfert des eaux de l’Oubangui vers le bassin du lac (dans le cadre du nouveau partenariat africain pour le développement). Mais rien n’est réellement coordonné d’un point de vue du continent africain.

Limiter la consommation à l’échelle locale

Au delà de la nécessaire entente entre les Etats africains, chacun doit relever le défi de l’eau à une échelle plus locale. Pour tenter de limiter la hausse de la consommation d’eau, certains pays comme la Tunisie jouent sur les tarifs pour dissuader certaines consommations inutiles. La mesure est vitale dans ce pays qui utilise déjà 60% de ses ressources renouvelables, mais peut s’avérer être un jeu dangereux. Même s’il est fortement subventionné, le prix de l’eau est parfois un frein, notamment pour les familles les plus précarisées, l’industrie et l’agriculture. Le défi est donc d’ajuster les prix de manière à ce qu’ils freinent les consommations superflues tout en stimulant le développement et la croissance.

Une eau saine pour une population saine

Après l’accès à l’eau, la question de sa qualité se pose. Alors que 40% de la population africaine n’a pas accès à l’eau potable, les gouvernements prennent les choses en main, bien souvent en association avec les ONG, organisations gouvernementales occidentales et agences onusiennes.

Ainsi, au Bénin, suite aux nombreux efforts du gouvernement, le nombre de personnes ayant accès à l’eau potable a doublé ces dix dernières années, passant de 1,3 à 2,6 millions de bénéficiaires.

Au niveau supranational aussi il y a des avancées. Une autre action, en accord avec l’Agence des Etats-Unis pour le Développement International (USAID) et l’Association africaine de l’eau (AAE), tente d’homogénéiser les pratiques entre Etats africains en matière de gestion et d’assainissement de l’eau. Une plateforme est mise à l’essai entre le Ghana, le Niger et le Burkina Faso, trois pays ciblés par le programme Wa-Wash d’USAID. Son rôle est le partage des connaissances et de renforcer des savoir-faire dans le domaine de l’hygiène et de l’assainissement de l’eau.

L’irrigation se développe

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Philippe de Moerloose, CEO de SDA / SDAI.

L’un des grands défis qu’est en train de relever l’Afrique, c’est celui de l’irrigation. En passant d’une agriculture pluviale (qui dépend des précipitations) à une agriculture irriguée, l’Afrique compte assurer sa propre sécurité alimentaire et lutter contre les effets du réchauffement climatique.

La Banque africaine de développement (BAD) joue un rôle clé dans le développement des systèmes d’irrigation en Afrique. C’est le cas par exemple dans la région du lac de Guiers, où la BAD a annoncé vouloir s’associer avec le gouvernement sénégalais pour développer l’agriculture d’irrigation. Malgré la proximité de cette gigantesque source d’eau, beaucoup d’exploitations dépendent encore des aléas de la météo.

C’est le cas également au Sahel. Cette région à la croisée de six pays d’Afrique de l’Ouest est connue pour son aridité. Les pluies n’y sont pas abondantes mais l’élevage y est très productif, parfois autant que dans certains ranchs américains ou australiens. En Afrique de l’Ouest, la moitié de la viande consommée et les deux tiers du lait proviennent du Sahel. Mais la région a une capacité hydrique insoupçonnée. Seul 20% du potentiel d’irrigation a été développé à ce jour. De nombreux projets voient donc le jour dans la région, comme la construction d’un barrage du côté malien pour exploiter au mieux ce potentiel.

A propos de Philippe de Moerloose

Philippe de Moerloose, né en 1967 à Watermael-Boisfort (Belgique), est diplômé de l’ICHEC Brussels Management School.

Il est le fondateur et CEO du consortium SDA-SDAI. Philippe de Moerloose est aujourd’hui à la tête d’un Groupe de 3 000 collaborateurs, spécialisé dans la distribution en Afrique de véhicules, de machines et de tracteurs agricoles neufs.

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  1. Denisa Badova
    Nov 16, 2015 - 12:42

    Il faudrait souhaiter que l’eau soit classée parmi les ressources communes de l’humanité et non comme les autres sources d’énergie, le fruit d’une guerre à la propriété.

    Reply

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